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Waddington : La contribution de la science à l'éthique

Conrad_Hal_Waddington.jpg"[Le] déclin des relations entre la science et la culture, et le retrait concomitant de la science dans la sphère purement technique, est souvent appuyé par l'argument spécieux et ambigu selon lequel la science est, et doit être, éthiquement neutre. Dans son sens le plus trivial et individualiste, à savoir que les scientifiques ne se préoccupent pas de ce sur quoi leurs expérimentations débouchent, c'est clairement faux ; presque tous les scientifiques actifs espèrent plus ou moins passionnément être capables de prouver ou de réfuter la théorie particulière sur laquelle ils travaillent. Mais ce n'est pas pertinent en ce qui concerne la fonction de la science comme force culturelle. Il est bien plus important que les scientifiques soient prêts à ce que leurs théories de prédilection s'avèrent être fausses. La science dans son ensemble ne peut certainement pas permettre que son jugement à propos des faits soit déformé par des idées sur ce qui devrait être vrai, ou par ce que quelqu'un pourrait souhaiter être vrai.

Elle ne peut pas, par exemple, permettre que son estimation des valeurs nutritives relatives des aliments d'origine animale et végétale soit influencée par les jugements éthiques du végétarisme. Mais c'est s'abêtir et se fourvoyer que d'affirmer que la science peut seulement mesurer les avantages des différentes protéines animales sur les protéines végétales, et doit ensuite laisser entièrement de côté la question éthique, pour qu'elle soit décidée par d'autres. Les valeurs nutritives des différentes sortes d'aliments sont une partie essentielle de la situation globale sur laquelle un jugement éthique doit être fait, et une partie dont, sans l'aide de la science, nous resterions ignorants. Si, ou peut-être devrait-on dire quand, la science découvrira une méthode alternative et également simple de produire la nourriture dont l'humanité a besoin, nous trouverons probablement plus convenable d'abandonner l'inélégant attirail d'entrepôts et d'abattoirs dont nous dépendons actuellement.

La contribution de la science à l'éthique, non pas en questionnant ses présuppositions fondamentales, mais simplement en révélant des faits qui étaient jusque là inconnus ou communément ignorés, est bien plus importante qu'elle n'est habituellement admise. L'adoption de méthodes de pensée qui sont des lieux communs en science amènerait à la barre du jugement éthique des groupes entiers de phénomènes qui n'apparaissent pas pour le moment. Par exemple, nos notions éthiques sont fondamentalement basées sur un système de responsabilité individuelle pour les actions individuelles. Le principe d'une corrélation statistique entre deux classes d'événements, bien qu'acceptée dans la pratique scientifique, n'est pas ressenti comme étant complètement valide d'un point de vue éthique. Si un homme frappe un bébé sur la tête avec un marteau, nous le poursuivons pour cruauté et meurtre ; mais s'il vend du lait impropre à la consommation et que le taux de maladie ou de mort infantile augmente, nous le condamnons uniquement pour avoir contrevenu aux lois de santé publique. Et le point de vue éthique est pris encore moins au sérieux quand la responsabilité, autant que les résultats du crime, se ramène à un ensemble statistique. La communauté totale de l'Angleterre et du Pays-de-Galles tue 8000 bébés par an en échouant à abaisser son taux de mortalité infantile au niveau atteint par Oslo dès 1931, ce qui serait parfaitement faisable ; mais peu de gens pensent qu'il s'agit là d'un crime.

Assez récemment, un nouveau problème est apparu comme la plus grande énigme posée au jugement éthique de l'homme - le problème de la bombe atomique. Ici il est impossible de nier que les scientifiques doivent jouer un rôle important, sinon dominant, dans la décision de savoir comment les nouveaux pouvoirs de l'homme doivent être incorporés dans sa vie sociale. Leur responsabilité est très importante tout simplement à cause de leur savoir. N'importe qui, doté des idées humaines normales sur le bien [right] et le mal [wrong], peut voir que la bombe devrait être utilisée aussi peu que possible - bien qu'il soit pertinent de signaler que ce sont les scientifiques, et pas les non-scientifiques, qui protestèrent contre son utilisation à Hiroshima et Nagasaki avant que les Japonais aient été avertis. Quand il s'agit d'établir des mesures détaillées afin de prévenir le recours à la bombe, ce sont seulement les hommes avec un considérable entraînement scientifique qui peuvent apprécier les effets des différentes directions prises par l'action. Tout système de contrôle entrera d'une certaine façon en conflit avec les idées du nationalisme dans lequel, malheureusement, tant des plus profondes croyances éthiques sont de nos jours impliquées. Ce sont seulement les scientifiques qui sont en possession de l'information et de la compréhension théorique qui peut permettre de décider quel système de contrôle entre le moins en conflit avec les autres valeurs sociales légitimes. Il n'est pas possible pour le physicien de ne pas reconnaître sa responsabilité ; et il n'y a pas d'excuse pour les non-physiciens à dénier l'importance suprême de son conseil. Et tout ceci est vrai même si le scientifique accepte sans aucune critique le système de valeurs de son époque et de sa société.

Mais les implications éthiques de l'attitude scientifique vont encore plus loin que cela. Le maintien d'une attitude scientifique implique l'affirmation d'une certaine norme éthique. La raison pour laquelle cela a été ignoré, ou nié, est que l'attitude scientifique consiste à rejeter les plus évidentes émotions qui pourraient interférer avec l'estimation la plus impartiale de la situation ; et la psychologie passée de mode qui faisait une distinction précise entre les "facultés" de penser [thinking] et de sentir [feeling] semblait conduire à la conclusion que la science doit bannir tout sentiment et donc tout jugement éthique. Avec la reconnaissance en des temps plus récents qu'une telle distinction n'est pas justifiée, que tous les actes impliquent à la fois sentiment et pensée, il devient théoriquement impossible de nier que "sentir" [feeling] est un élément de l'attitude scientifique. L'observation du comportement des scientifiques dans leur aptitude sociale et professionnelle le confirme. Avant la guerre, il y avait un accord remarquable parmi les scientifiques à travers le monde sur le fait qu'un système de pensée tel que le Nazisme est incompatible avec le tempérament scientifique et doit, pour cette raison parmi d'autres, être éthiquement condamné...

Il est grand temps que les scientifiques en arrivent à vouloir affirmer explicitement que l'attitude scientifique est elle aussi pleine de passion, qu'elle est autant une fonction de l'homme comme tout - et pas seulement d'une part intellectuelle de celui-ci - que n'importe quelle autre approche de l'action humaine. Elle diffère d'elles uniquement dans ce qu'elle essaie de faire. Au lieu d'essayer de gagner de l'argent, ou d'améliorer la condition de la classe ouvrière, ou de créer une beauté visuelle, un scientifique essaie de trouver comment marchent les choses."

Conrad Hal Waddington, L'Attitude Scientifique (1941)

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