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Defois : et l'héritage chrétien ?

Beaucoup s'étonnent qu'un État laïque se soit associé à l'Église pour célébrer la mémoire d'un baptême religieux, celui du roi Clovis, il y a quinze siècles. Quelle est votre interprétation ?

Cet acte de mémoire pose une question que nous n'avions jamais osé aborder de front depuis au moins un siècle : celle du rôle du christianisme dans la constitution de l'identité française. Au XIXe siècle, cette question avait été portée par un courant royaliste, avide de restauration, et elle avait été généralement disqualifiée comme partisane et rétrograde. Mais le temps a passé. L'Église, en France, est séparée de l'État. Elle ne remet plus en question cette démocratie à laquelle le pape Léon XIII, en 1891, lui avait demandé de se rallier et que l'épiscopat d'alors avait eu tant de peine à accepter.

Le climat des relations entre l'Église et l'État s'est heureusement apaisé. N'est-il donc pas temps de reconnaître à nouveaux frais la place du christianisme dans la constitution de l'identité française ? Pour l'éducation, qui pourrait nier que la France, c'est Jules Ferry, qui a permis la scolarisation des plus pauvres ? Mais n'est-ce pas aussi Jean-Baptiste de La Salle qui avait fondé, pour la même raison, au XVIIIe siècle, les Frères des écoles chrétiennes ? La France, c'est certainement Jean Jaurès, avec son exigence de justice et de paix. Mais ne peut-on pas reconnaître aussi la part prise par tant de chrétiens à cet engagement intellectuel et politique en faveur de la justice et de la paix ? Mgr Pierre Claverie et les moines de l'Atlas en sont la plus récente illustration.

Le moment est-il opportun pour cette réévaluation que vous souhaitez de la part du christianisme dans l'Histoire de France ? On vous accuse de vouloir annexer l'identité nationale...

Que le climat soit opportun, on peut en discuter, mais on ne choisit pas ses anniversaires. Au Bourget, en 1980, le pape avait déjà renvoyé la France à son « baptême », mais aussi à sa vocation de défense des droits et de la dignité de l'homme. Il avait même ajouté que « Liberté, Égalité, Fraternité » étaient des valeurs chrétiennes, tout en prenant soin de préciser que les auteurs de cette formule, devenue devise nationale, ne se référaient pas au christianisme. Par là, il voulait signifier que, bon gré mal gré, la culture française hérite du christianisme.
Ceux qui refusent de prendre en compte cet héritage chrétien de la France ne peuvent pas nier sérieusement qu'il fasse partie de notre patrimoine national. Un homme comme Voltaire, dans ses réactions aux guerres de religion, était en connivence avec une anthropologie inspirée du christianisme. Le très anticlérical Paul Bert, originaire d'Auxerre, où j'ai été archevêque, critiquait l'Église, mais il le faisait au nom de valeurs qui étaient en consonance avec l'Évangile, quand, par exemple, il défendait la liberté de conscience.

Il est vrai qu'à l'occasion de cet anniversaire du baptême de Clovis certaines publications témoignent d'un souhait de reconquête chrétienne ou d'annexion comme vous dites de l'identité nationale. Mais je peux vous assurer que l'Église en France n'a pas d'autre exigence que de contribuer à une réflexion, certainement pas de la confisquer.
Vouloir annexer l'identité française, ce serait d'une part illusoire, d'autre part incompatible avec l'esprit évangélique et l'enseignement du dernier concile. A de multiples reprises, notamment au Parlement européen de Strasbourg, en 1988, le pape a montré que la culture chrétienne était une parmi d'autres, la culture grecque, la culture romaine, la culture celte, la culture juive, dans la constitution de l'âme de l'Europe. On peut en dire autant de la France. Ce n'est pas l'Église qui a fait la France, mais on ne peut nier que la France soit aussi le produit de choix politiques d'hommes qui étaient des croyants et parfois des saints.

Comment faire cohabiter, dans un pays comme la France, des valeurs laïques avec des références chrétiennes ?

Autour de l'humanisme, c'est-à-dire d'un projet pour l'homme. L'Église est dans son rôle quand elle montre qu'au-delà des tactiques politiques et des réponses immédiates des valeurs fondamentales sont en cause. Elle est dans son rôle quand elle affirme que la loi morale est plus profonde en intention que la loi civile, qui doit être ajustée continuellement. La tension est inévitable entre, d'un côté, la gestion des intérêts de la nation, qui est de la responsabilité du gouvernement sous le contrôle des assemblées, et, de l'autre, cette exigence fondamentale que doit représenter l'Église. Mais cette tension entre la loi de l'État et la loi morale est bénéfique. Elle est même constitutive du progrès de la législation et de l'éthique.

A quelles conditions ? En laissant le débat ouvert et permanent. L'Église estime que la morale ne peut être le seul fruit des sondages, mais Jean Paul II ajoute aussitôt qu'il ne s'agit pas d'appliquer la loi morale d'une manière verticale pour traiter de situations qui sont toujours complexes et ambiguës. Et c'est un débat qui doit être ouvert aux autres traditions philosophiques et religieuses, réformée, orthodoxe, à l'incroyance moderne, sans oublier l'islam. Je veux dire par là que tenir compte du fait religieux fait partie de la santé morale du pays."

Mgr Debois, interview au Monde, 17 septembre 1996

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