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Compte-rendu du débat "La société est-elle menacée par l'ordre ou le désordre?"

Le vendredi 23 septembre 2016, le café philosophique de Montargis se réunissait pour sa 8e saison et sa 59e séance à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. La séance portait sur cette question : "La société est-elle menacée par l’ordre ou le désordre ?"

Pour cette séance, Bruno est accompagné de Claire, maintenant bien rompue à cet exercice, ainsi que de Micheline qui officie pour la première fois comme co-animatrice.

Un premier participant s’interroge sur le sens du mot ordre. Chaque société s’organise sur des règles – des lois – qui vont être basées sur une culture dont les bases sont humaines, morales, religieuses ou idéologiques. Or, dit-il, certaines organisations sociales sont incompatibles avec d’autres. Donc, chaque structure créé un ordre avec son corollaire, le désordre, qui doit s’adapter à cette situation.

Pour Claire, l’ordre et le désordre peuvent être comparés à un mouvement dialectique (ordre/thèse, désordre/antithèse et renaissance d’un nouvel ordre/synthèse). À partir de ce mouvement, le désordre a priori menaçant la société, peut être une charnière pour relever la nécessité de l’ordre. Le désordre est une période transitoire permettant de faire renaître un nouvel ordre depuis un ancien ordre aboli. "Ordo ab chao" résume un participant.

Pour autant, encore faudrait-il savoir l’origine de ce désordre (climatique, économique, et cetera). Qu’est-ce qui peut mettre en péril une société, en sachant que chaque société possède une âme, un logiciel commun pour tous les sujets d’un État – religion, idéologie, et cetera. Le métissage de cultures d’horizons différents pourrait donc, dans cette optique apporter des mariages heureux comme des conflits.

aristote,socrate,rousseau,mandeville,proudhon,hobbes,baconLe désordre peut être bon, dit un participant : "c’est de la matière grise qui s’échauffe", de la création, mais avec le danger de la violence. L’humanité a connu le temps du désordre, dit un autre participant, qui a correspondu au temps du saccage de la nature : il est temps de revenir au temps de l’ordre "planétaire" pour préserver cette nature, ajoute-t-il.

Quel sens donner à l’ordre ? Assez naturellement, le sens d’autoritarisme peut être évoqué ; quant au désordre, il pourrait être question de "désorganisation". Peut-être aussi conviendrait-il de revenir au cœur du sujet : la société. Qu’est-ce que cette société et quelle est son fondement ? L’homme est un animal politique, disait Aristote : il a besoin de vivre avec ses semblables et, pour cela, on a besoin d’ordre. L’ordre est inhérent à ce besoin social comme le dit Jean-Jacques Rousseau. La société est considérée comme une juxtaposition d’intérêts égoïstes qui sont freinés par la société grâce à des règles. Donc, lorsque l’on pose la question : la société est-elle menacée par l’ordre ou le désordre ? La réponse semblerait aller de soi : la société serait menacée par le désordre. Cette assertion peut-elle être discutée ?

Pour un participant, on a socialement "le désordre dans l’ordre" et "l’ordre dans le désordre". Il ne sont en tout cas pas à opposer. Ce serait le yin et le yang, comme le dit une personne du public. Mais comment l’ordre est imposée ? Et par qui ?

L’ordre et le désordre ont besoin d’exister mais dans des limites difficiles à imposer, et en tout cas fluctuantes. Un participant prend l’exemple de l’impressionnisme, mouvement artistique caractérisé par un grand chambardement de l’académisme, avant de devenir une base solide dans le milieu de l’art.

aristote,socrate,rousseau,mandeville,proudhon,hobbes,baconDans l’histoire des savoirs, un ordre construit sera toujours contesté, via un désordre, pour progresser dans les sciences par exemple. En économie, est-il dit, le philosophe Bernard Mandeville remarquait que le commerce prospérait dans les sociétés où régnait le gaspillage et la corruption alors que les sociétés frugales périclitaient.
L’anarchie peut-elle être comparée à un désordre ? Proudhon, précurseur de la théorie anarchiste, disait que "La plus haute perfection de la société se trouve dans l'union de l'ordre et de l'anarchie." En un certain sens, il convient de ne pas vulgariser la question de l’anarchie à simplement celle du désordre. L’anarchie préconise une absence du pouvoir, or aucune société n’est organisée sans une forme de hiérarchie. Or, l’anarchie entend que les sociétés soient organisées de manière horizontale, mais avec ordre. Il est dit qu’en France, sur 60 millions d’habitants, deux millions travaillent à maintenir l’ordre : n’est-ce pas le signe qu’il n’y en a pas ? L’anarchie soulève la question de cet ordre et du pouvoir. Dans la série Mr Robot, les attaques informatiques de hackers a pour but de mettre le chaos dans les sociétés internationales pour créer un nouvel ordre, sans les chaînes du capitalisme international.

L’histoire de l’humanité, depuis le néolithique et la sédentarisation, se constituent des structures verticales hiérarchiques, voire des castes. Des administratifs, des élites, opprimeraient plus ou moins "les masses", dépeuplant les campagnes, peuplant des villes pour "domestiquer" ses habitants. Charles Darwin disait que l’homme varie selon les caprices de son "domestiqueur." Nous serions dans ce processus, avec un ordre dicté par des élites, avec un "État qui nous est défavorable." L’ordre, "la loi du plus fort", dans cet optique, menacerait la société. Dans la nature, il y a un phénomène d’homéostasie, c’est-à-dire d’équilibre. Entre ordre et désordre, il y a cet équilibre que développe un participant. L’ordre en tout cas n’est pas de même nature que la nature.

aristote,socrate,rousseau,mandeville,proudhon,hobbes,baconL’ordre se sclérose lorsqu’il reste figé dans le temps. Or l’économie a intérêt à maintenir l’ordre à tout prix pour prospérer. Pour un autre intervenant, ordre et désordre sont constitutifs de notre fonctionnement humain. L’ordre apporterait une forme de stabilité rassurante pour certains. L’ordre peut être voulu voire exigé : par un contrat social, les citoyens choisissent annihiler – au moins en partie- leur égoïsme particulier en confiant un pouvoir à un être absolu, un Léviathan (Thomas Hobbes). L’ordre est voulu pourquoi ? A cause de la peur. L’ordre maffieux, par exemple, est accepté car il est facteur d’ordre social et de tranquillité. La Boétie disait qu'il n’y a de servitude que volontaire.

L’ordre serait une forme d’harmonie également : les mathématiques, le nombre d’or, la musique de Jean-Sébastien Bach pour ne citer que ces exemples. Des dynamiques de groupes, difficiles à dompter, doivent être acceptées. Le désordre doit être accepté par la société, dans un équilibre harmonieux :"Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté" disait Charles Baudelaire.

Un participant reformule la question de ce soir : "L’organisation de la société est-elle menacée par l’ordre ou le désordre ?" A cette question, c’est le désordre qui remet bien en cause cette organisation sociale. Par contre, la société pourrrait mise en danger par l’ordre : si tout est en ordre, rien ne peut évoluer. Bruno remarque que l’ordre effraie : "Là où l'homme aperçoit un tout petit peu d'ordre, il en suppose immédiatement beaucoup trop" disait Francis Bacon, alors même que l’ordre a ce versant faste : la musique, les mathématiques, l’art ou la musique.
À ce terme du débat, un participant remarque que les sociétés essaient de se sortir de la loi de la jungle pour aller vers un ordre synonyme de paix, en sachant aussi que certains vont essayer d’utiliser cet ordre pour prospérer. À grande échelle, l’ordre du monde pourrait être l’avenir de l’humanité selon l’historien Yuval Noah Harari (Sapiens).

aristote,socrate,rousseau,mandeville,proudhon,hobbes,baconUn participant rebondit sur Rousseau : la liberté est l’obéissance à la loi prescrite pour des raisons de sécurité alors que le désordre a à voir avec une notion d’entropie qui peut être considérée sous l’aspect écologique ("le gaspillage planétaire"). L’ordre social implique que la majorité de la population adhère à cet ordre afin d’assurer une position sociale au moins correcte. Dès qu’une majorité est défavorisée, l’ordre est en danger, sur un fil tenu. Le nouvel ordre pourrait alors venu d’une minorité. Il est également question de justice : l’ordre est-il ou non juste ? Est-il ou non imposée envers et contre tous ? Or, l’ordre, pour un autre intervenant, est-il par essence contestable ?

La question aussi est de savoir si l’ordre en société se limite aux lois. L’ordre implique d’autres critères : les mœurs, la culture, les habitudes ou l’argent.

Il est aussi question de ce "nouvel ordre mondial" préconisé par les grands de ce monde, preuve que la notion d’ordre semblerait être ce vers quoi nous devrions aller pour le bien de tous – ou du moins de la grande majorité. Encore faudrait-il savoir de quel ordre nous parlons. La nature peut-elle apporter des modèles qui pourraient nous inspirer ? Encore une fois, il est question d’environnement et d’écologie.

"Le désordre est facile" commente un intervenant. Cela peut aussi être utile. Or, les démocraties n’ont, normalement, pas besoin du désordre pour vivre mieux. Le vote est une "arme douce" pour changer, si les citoyens en font un bon usage. Le désordre semblerait être un moyen vain, à telle enseigne qu’aucun candidat à une élection ne promet le désordre pour améliorer le pays. Le changement d’un gouvernement devrait se faire dans un certain ordre, pour maintenir l’ordre démocratique. Lorsqu’il y a abus de tel ou tel puissant pour maintenir cet ordre démocratique envers et contre tous, il semblerait que c’est mettre du désordre dans cet ordre. Jean-Jacques Rousseau parle dans son contrat social d’ordre très mathématiques et géométrique. La relation entre le souverain et son peuple doit être bilatérale. Quand on naît, on signe un accord avec la société qui doit nous protéger et doit assurer notre liberté ; en contrepartie, nous nous engageons à nous soumettre à cette société. Ainsi, personne n’aurait intérêt à violer ce contrat social. Abuser de la démocratie et abuser de l’économie telle qu’elle est ce serait une forme de violation de ce contrat et une déformation de cette relation bilatérale.

L’homme, cet être de désirs, est en constante recherche de libertés et de désordres, via le biais de privilèges sociaux par exemple. L’homme, sans cesse insatisfait, peut s’autoriser à outrepasser ses droits et aller à l’encontre de l’ordre établi, au détriment du bien général. C’est sans doute ce que pensaient les pourfendeurs athéniens lorsqu’ils ont condamné Socrate à boire la ciguë.

Bruno conclut par cette citation de Paul Valéry : "Deux dangers ne cessent de menacer le monde ; l'ordre et le désordre."

La séance se termine par le vote du sujet de la séance suivante (le 4 novembre). Trois sujets sont proposés : "La nature a-t-elle tous les droits ?", "Présent : attrape-moi si tu peux" et "Qu’est-ce qu’être Français ?" C’est ce dernier sujet qui est choisi à la majorité des votants.

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