Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Balibar : désobéissance civile et citoyenne

balibar"Sophocle faisait dire à Antigone : "Les défenses de l'Etat ne sauraient permettre de passer outre aux lois non écrites." Nous savons, depuis la fondation même des démocraties, qu'un pouvoir est légitime dans la mesure où il n'entre pas en contradiction avec certaines lois supérieures de l'humanité. Sans doute la représentation qu'on se fait de leur origine a-t-elle évolué.

Mais leur teneur est toujours la même : ce sont le respect des vivants et des morts, l'hospitalité, l'inviolabilité de l'être humain, l'imprescriptibilité de la vérité. Elles énoncent les valeurs qui permettent aune communauté politique de dire le droit et la justice, et qu'un gouvernement ou un État doivent donc sauvegarder à tout prix.

De telles lois non écrites sont au-dessus de toute législation de circonstance, et généralement de toute loi positive. C'est pourquoi, dès lors que les citoyens constatent une flagrante contradiction entre les deux, ils ont pour devoir de porter le conflit sur la place publique, en proclamant leur obéissance aux lois non écrites, serait-ce au détriment de l'obéissance aux lois positives. Du même coup, ils recréent les conditions d'une législation ou de la « volonté générale ». Ils n'attaquent pas le concept de la loi, ils le défendent.

A moins de supposer des gouvernements et des peuples parfaits, on voit bien que, si une telle démonstration n'était pas apportée périodiquement, l'empire de la loi dégénérerait en raison d'État. L'opinion l'emporterait selon laquelle les conditions formelles des lois (leur adoption par un Parlement régulièrement élu, leur conformité à la Constitution, etc.), évidemment nécessaires, seraient aussi suffisantes. Une telle conception purement étatique se profile dans les déclarations du ministre de la justice, qui peuvent se résumer dans le vieil adage : "La loi, c'est la loi".

Inversement, l'histoire de l'État républicain en France, avec ses épisodes de lâcheté et d'héroïsme, de l'affaire Dreyfus à la Résistance, et du Manifeste des 121 au procès de Bobigny, ne manque pas d'illustrations du processus par lequel les conditions substantielles de l'obéissance à la loi se trouvent refondées à travers le refus d'accepter les décisions iniques de l'autorité politique ou judiciaire.

Avec ce paradoxe apparent d'une transgression fondatrice, nous sommes au cœur du rapport entre la désobéissance et la citoyenneté. Mais il a des bases encore plus précises dans la Constitution, puisqu'elle s'ouvre par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Il n'en alla pas toujours ainsi. Et la question de savoir en quel sens les énoncés de la Déclaration, énumérant les "droits fondamentaux", doivent être considérés comme contraignants pour le législateur, demeure embarrassante pour les juristes. Rien d'étonnant à cela, puisque la Déclaration énonce ce qui constitue l'homme en citoyen actif: elle a affaire à la capacité politique que le peuple ne délègue pas, et aux responsabilités qui en découlent pour les individus qui le composent. Elle représente ainsi, au sein même de la Constitution, le « pouvoir constituant » du peuple qui dépasse toute Constitution et fonde son caractère démocratique.

Or la Déclaration pose comme droits "naturels et imprescriptibles" (art. 2) "la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression". L'Histoire s'est chargée de nous enseigner l'actualité permanente de cette dernière notion, qui ne figure pas simplement une référence au langage particulier des époques révolutionnaires. Elle est périodiquement remise à l'épreuve et sa signification s'en trouve éclairée.

Il se pourrait que, à travers les vicissitudes de la politique d'immigration qui, tous gouvernements confondus, se ramène à une politique anti-immigrés, préalablement illégalisés, nous soyons en train de vivre une de ces expériences cruciales. Son bénéfice aura été de renouveler pour la génération actuelle la démonstration que la résistance à l'oppression ne concerne pas uniquement l'oppression qu'on subit soi-même, mais aussi l'oppression que subissent les autres. Que les deux soient inséparables, et que tel soit justement le sens de la liberté et de l'égalité, non seulement la Déclaration ne le nie pas, mais, à bien y regarder, elle l'implique...

Qu'il s'agisse de l'essence de la loi, du recours au droit de résistance, ou des responsabilités, on observera que toutes les décisions impliquées dans un tel geste comportent une part irréductible de subjectivité. Elles ne sauraient se déduire de règles préexistantes. Elles renvoient donc à ce qu'en d'autres époques on eût appelé le pari, ou l'engagement. En l'occurrence, elles répondent aussi à l'engagement des sans-papiers, à la démonstration de courage et de responsabilité que, depuis des mois, ils ont publiquement menée. Cet élément subjectif n'est pas extérieur à la politique ; il est la contre¬partie nécessaire du danger d'arbitraire du pouvoir, l'équivalent démocratique de l'état d'urgence. L'épreuve de vérité qui s'engage ainsi aura valeur de test collectif, pour les gouvernés comme pour les gouvernants. Il n'est pas exagéré d'y voir un rendez-vous citoyen en vraie grandeur, proposé à la nation tout entière."

Etienne Balibar (1997)

Lien permanent Catégories : =>Saison 8, Compilation de textes, Documents, [60] "Qu'est-ce qu'être Français?" Imprimer

Les commentaires sont fermés.