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Mounier : Le pouvoir, côté gouvernés et côté gouvernants

mounier,proudhon,alain"Côté gouvernés, le pouvoir abêtit, dans toute la mesure où il établit un clivage entre des éléments actifs et des individus à peu près passifs, dont l'obéissance devient simple exécution mécanique. Les partis renoncent à juger et s'en rapportent aux comités; bientôt les hommes mêmes renoncent à leur humanité. Proudhon n'a cessé, contre les optimistes de la révolution, de dénoncer ce danger: les hommes qui ont le plus besoin de liberté en raison de leur détresse sont ceux mêmes qui, en raison de leur ignorance et de leur lassitude, aspirent aux formes sommaires de l'autorité. C'est le peuple, quand il est bien avili, qui réclame le tyran. C'est en ce sens qu'Alain a pu dire: la résistance au pouvoir rend bon. Elle est aussi un signe de santé. Mais il est un niveau au-dessous duquel elle ne trouve plus de ressort. Voulant rendre sensible au tsar, dans sa Confession, le désespoir du paysan russe, Bakounine lui détaille l'échelle d'oppressions qui le surplombe: chacun y a ses compensations, opprimé par le supérieur, opprimant l'inférieur; seul le paysan reçoit tout le poids de l'appareil sur les épaules, sans recours, sans dialogue possible avec le dessus, sans échappatoire vers plus bas que lui. C'est encore la condition du simple soldat dans l'appareil de guerre. Chaque fois qu'un pouvoir laisse ainsi se détacher de lui toute une zone d'humanité - et les anarchistes pensent que c'est la fatalité de tout pouvoir - il est condamné par la dignité même de l'homme. Il prépare, il justifie une explosion qui reste la seule issue possible à trop de désespoir, à trop de solitude et de dégradation.

Côté gouvernants, comme dit Alain, le pouvoir rend fou. C'est un des leitmotiv de l'anarchie, à l'adresse des semi-libéraux et de tous les anarchistes; mais, qu'on ne fait pas, dans son cœur, au pouvoir sa part; que toujours, quelle que soit son origine et quelle que soit sa forme, il tend au despotisme. "Rien n'est plus dangereux pour l'homme que l'habitude de commander", d'avoir raison. (Le vrai chef, disait récemment un apprenti dictateur, est celui qui ne consent jamais à admettre qu'il ait tort.) Gouvernements, académies, les plus rouges y perdent «cette énergie incommode et sauvage» qui fait l'homme libre. "L'instinct du commandement, dans son essence primitive, est un instinct carnivore, tout bestial, tout sauvage... S'il est un diable dans toute l'histoire humaine, c'est ce principe du commandement... Lui seul a produit tous les malheurs, tous les crimes et toutes les hontes de l'histoire." Il s'agite en tout homme: "Le meilleur, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manqueront jamais de produire cette démoralisation: le mépris des masses populaires et l'exagération de son propre mérite." Ces meilleurs, ces purs, se duperont sur eux-mêmes en pensant travailler pour le bien de ceux qu’ils oppriment. D'où vient la dépravation? De l'absence continue de contrôle et d'opposition: la situation la plus propre à tourner la tête du moins perverti des hommes. Le plus libéral, s'il ne prend garde de souvent se retremper dans l'élément populaire, de provoquer lui-même la critique et l'opposition y change bientôt de nature."

Emmanuel MounierAnarchie et Personnalisme (1937)

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