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[123] "L’ennemi a-t-il le droit à notre empathie?"

  • Arendt : Mal, pardon et rédemption

    Contre l'irréversibilité et l'imprévisibilité du processus déclenché par l'action le remède ne vient pas d'une autre faculté éventuellement supérieure, c'est l'une des virtualités de l'action elle-même. La rédemption possible de la situation d'irréversibilité - dans laquelle on ne peut défaire ce que l'on a fait, alors que l'on ne savait pas, que l'on ne pouvait pas savoir ce que l'on faisait - c'est la faculté de pardonner. Contre l'imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l'avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses. Ces deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les « fautes » sont suspendues comme l'épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l'autre, qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer, dans cet océan d'incertitude qu'est l'avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux.

    Si nous n'étions pardonnés, délivrés des conséquences de ce que nous avons fait, notre capacité d'agir serait comme enfermée dans un acte unique dont nous ne pourrions jamais nous relever ; nous resterions à jamais victimes de ses conséquences, pareils à l'apprenti sorcier qui, faute de formule magique, ne pouvait briser le charme. Si nous n'étions liés par des promesses, nous serions incapables de conserver nos identités ; nous serions condamnés à errer sans force et sans but, chacun dans les ténèbres de son cœur solitaire, pris dans les équivoques et les contradictions de ce cœur - dans des ténèbres que rien ne peut dissiper, sinon la lumière que répand sur le domaine public la présence des autres, qui confirment l'identité de l'homme qui promet et de l'homme qui accomplit.

    Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne (1958)

    Photo : Pexels - ΘSWΛLD

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  • Kant : Le pardon

    Le pardon est un devoir de l'homme ; mais il ne doit pas être confondu avec la veule patience à supporter les offenses, comme renonciation aux moyens rigoureux pour prévenir l'offense répétée d'autrui ; car ce serait jeter ses droits aux pieds des autres et violer le devoir de l'homme envers lui-même.

    Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs (1797)

    Photo : Pexels - Pavel Danilyuk

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  • Schmitt : Lorsqu'il n'y aura plus d'ennemis

    51HuJDmaj+L._SX195_.jpgLe jour où les peuples, les religions, les classes et les autres groupes humains sur cette terre, dans toute leur diversité, seront unis au point de rendre impossible et inconcevable une lutte entre eux, où la possibilité même d’une guerre civile au sein d’un empire englobant la terre entière sera très réellement écartée à tout jamais, où donc même la simple éventualité d’une discrimination ami-ennemi aura disparu, il n’y aura plus que des faits sociaux purs de toute politique : idéologie, culture, civilisation, économie, morale, droit, arts, divertissements, etc., mais il n’a aura plus ni politique ni État. J’ignore si la Terre et l’humanité connaîtront jamais cet état et quand cela se produira. En attendant, il n’existe pas. Ce serait une fiction malhonnête de le supposer réalisé et ce serait une méprise bien éphémère, vu la facilité avec laquelle une guerre entre grandes puissances se transforma de nos jours en guerre mondiale, de croire que la fin de cette guerre correspond par conséquent à la paix mondiale et donc à cet état idyllique de paix universelle où la dépolitisation est totale et définitive.

    Carl Schmitt, La notion de politique. Théorie du partisan (1972)

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  • "Love and mercy"

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  • Rousseau : La pitié

    Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de moeurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix : c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible.

    Jean-Jacques Rousseau,  Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755)

    Photo :  Pexels -  Facu De Buono

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  • Kant : "Agis de telle sorte..."

    Si donc il doit y avoir un principe pratique suprême, et au regard de la volonté humaine un impératif catégorique, il faut qu’il soit tel que, par la représentation de ce qui, étant une fin en soi, est nécessairement une fin pour tout homme, il constitue un principe objectif de la volonté, que par conséquent il puisse servir de loi pratique universelle. Voici le fondement de ce principe : la nature raisonnable existe comme fin en soi. L’homme se représente nécessairement ainsi sa propre existence ; c’est donc en ce sens un principe subjectif d’actions humaines. Mais tout autre être raisonnable se présente également ainsi son existence, en conséquence du même principe rationnel qui vaut aussi pour moi * ; c’est donc en même temps un principe objectif dont doivent pouvoir être déduites, comme d’un principe pratique suprême, toutes les lois de la volonté. L’impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.

    Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)

    Photo - Pexels

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  • Montaigne : "De divers moyens on arrive à pareille fin"

    La façon la plus courante d'amadouer ceux qu'on a offensés, lorsque, prêts à se venger, ils nous tiennent à leur merci, c'est de susciter en eux, par notre soumission, la pitié et la commisération. Et pourtant, la bravade, la constance et la détermination, qui en sont l'inverse, ont parfois produit le même effet.

    Édouard, le Prince de Galles, qui régna si longtemps sur notre Guyenne, personnage dont la condition et le destin ne manquent pas de grandeur, avait été gravement offensé par les Limousins. En s'emparant de leur ville, il ne se laissa pas attendrir par les cris du peuple, des femmes et des enfants abandonnés au massacre, implorant sa pitié et se jetant à ses pieds. Mais comme il avançait plus avant dans la ville, il aperçut trois gentilshommes français qui, faisant preuve d'une hardiesse incroyable, soutenaient à eux seuls l'assaut de son armée victorieuse. La considération et le respect que lui inspirèrent un courage aussi remarquable émoussa sa colère ; et après avoir accordé sa miséricorde à ces trois-là, il l'accorda à tous les autres habitants de la ville.

    Scanderberch, Prince de l'Épire, poursuivait un de ses propres soldats pour le tuer ; celui-ci ayant essayé de l'apaiser par ses protestations d'humilité et ses supplications, se résolut en dernière extrémité à l'attendre l'épée au poing : cette résolution arrêta net la furie de son maître, qui lui voyant prendre un si honorable parti, lui accorda sa grâce. Mais il est vrai que ceux qui n'auraient pas eu connaissance de la vaillance et de la force prodigieuses de ce Prince pourraient donner à son attitude une autre interprétation. 

    L'Empereur Conrad III, ayant assiégé le Guelphe Duc de Bavière, ne voulut pas adoucir ses conditions, quelques viles et lâches satisfactions qu'on lui offrît. Il permit seulement aux Dames qui étaient assiégées avec le Duc, de sortir sans qu'il fût porté atteinte à leur honneur, à pied, avec ce qu'elles pourraient emporter sur elles. Et elles d'un cœur magnanime, eurent l'idée de charger sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants, et le Duc lui-même. L'Empereur fut tellement impressionné par la noblesse de leur attitude, qu'il en pleura de contentement, et que l'inimitié mortelle et totale qu'il éprouvait envers le Duc s'adoucit ; et à partir de ce moment, il le traita humainement, lui et les siens.

    Quant à moi, je me laisserais entraîner aussi bien vers l'une que vers l'autre de ces attitudes, mais j'ai une certaine faiblesse pour la miséricorde et la mansuétude ; si bien qu'à mon avis, je me rendrais plus facilement à la compassion qu'à l'admiration. La pitié est pourtant, pour les Stoïciens un mauvais sentiment : ils considèrent que si l'on doit porter secours aux affligés, on ne doit pas se laisser fléchir au point de partager leurs souffrances.

    Michel de Montaigne, Essais, I (1580)

    Photo : Pexels - Anna Giorgia Zambrelli

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  • Hérodote : "Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie !"

    herodoteJe pense, dit-il, avec Otanes, qu’il faut abolir la tyrannie, et j’approuve tout ce qu’il a dit à ce sujet. Mais quand il nous exhorte à remettre la puissance souveraine entre les mains du peuple, il s’écarte du bon chemin : rien de plus insensé et de plus insolent qu’une multitude pernicieuse ; en voulant éviter l’insolence d’un tyran, on tombe sous la tyrannie d’un peuple effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable ? Si un roi forme quelque entreprise, c’est avec connaissance : le peuple, au contraire, n’a ni intelligence ni raison. Eh ! comment en aurait-il, lui qui n’a jamais reçu aucune instruction, et qui ne connaît ni le beau et l’honnête, ni le décent ? Il se jette dans une affaire, tête baissée et sans jugement, semblable à un torrent qui entraîne tout ce qu’il rencontre sur son passage. Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie !

    Hérodote, Histoires (Ve s. av. JC)

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  • Lanez : Folcoche

    31+m-K8vPpL._SX210_.jpgVipère au poing n'est pas un roman autobiographique, il est une vengeance, construite, mûrie et efficace puisqu'elle condamne depuis soixante-dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs.

    Emilie Lanez, Folcoche (2025)

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  • "Vipère au poing"

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  • Bazin : Vipère au poing

    81ivxUw1LIL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgCette vipère, ma vipère, dûment étranglée, mais partout renaissante, je la brandis encore et je la brandirai toujours, quelque soit le nom qu'il te plaise de lui donner : haine, politique du pire, désespoir ou goût du malheur !
    Cette vipère, ta vipère, je la brandis, je la secoue, je m'avance dans la vie avec ce trophée, effarouchant mon public, faisant le vide autour de moi.

    Merci ma mère ! Je suis celui qui marche, une vipère au poing.

    Hervé Bazin, Vipère au poing (1948)

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  • Prochaine séance le vendredi 30 octobre 2026

    La prochaine séance du Café philosophique de Montargis aura lieu le vendredi 30 septembre à la Médiathèque de l'Agglomération Montargoise, à Montargis.

    Le débat portera sur cette question : "L’ennemi a-t-il le droit à notre empathie ?"

    A bientôt

    Photo : Pexels - Cottonbro

    Affiche

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  • Merci aux participants de la séance du vendredi 25 septembre 2026

    Une trentaine de personnes étaient présentes à la séance du 25 septembre qui avait pour sujet : "Expliquer est-ce justifier ?"

    Merci à toutes et à tous de votre participation hier soir à la Médiathèque de l'AME. Et un grand merci en particulier à la Médiathèque de l'AME.

    Rendez-vous le vendredi 30 octobre à la Médiathèque de l'Agorame pour répondre à la question "L’ennemi a-t-il le droit à notre empathie ?"

    Photo : Pexels

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